jeudi 9 juin 2011

"Miel"

une exposition de Cécile Noguès

          







Oeuvres exposées:


Mot à mot 


(video, 2007)

Tire-lyric
(tire-lire, mètre dépliant, 2011)

Liasse 
(faïence émaillée, 2011)


Digressions sur la médaille
(plume, encre, 2009)
Illustrations des nouvelles Sueur de sang de Léon Bloy aux éditions de l’Arbre vengeur

Gerbe beige 
(faïence émaillée, 2010)







Marie-Louise continue 
(encadrement, skaï, 2008)









               "Quand j'ai connu mon grand père, le garage et les deux petites cabanes du fond du jardin étaient tapissés de femmes nues soigneusement arrachées à des revues des années soixante. Je ne voyais pas de chattes, mais des seins blancs, roses et bruns dévoilaient la trace de leur bikini. Il s’enduit les cheveux de gomme. Plus de cire, plus de vie. Je cherche dans mon souvenir la nacre.
Sur le meuble en bois sombre, au contenu patriarcal, tenait, debout, un plateau et son reflet insoluble. Une quantité de crayons taillés à la main logeaient dans une chope outrageusement ornée. Les pointes étaient couvertes de petites encoches comme faites avec une minuscule cuillère à soupe. Son écriture grasse et régulière s’étalait sur toutes sortes de papiers collectés.
Une infirmière venait fréquemment dans le salon planter une aiguille dans les fesses de mon grand-père. Il crachait dans de longs tubes d'aspirine. Il m'est arrivé de regarder à l'intérieur.
Le soir achevant de dissoudre le dehors, il actionnait les rideaux rouges de la baie vitrée au voilage d’orgeat. Les quatre marches extérieures, en ardoise saumonée des montagnes environnantes, mordaient un parterre enduit de crépi. Le saule pleureur produisait sa grotte végétale à proximité de rampants. Les parcelles de pelouse cernaient une motte verte que reproduisaient les figurines de mon jeu de Légo. J'ignorais la forme naturelle de cet arbuste boulotté de dentelles grasses et baies bleuies. Le jour où je pêchai un poisson-soleil, je l'exposai à l’ardeur de la lumière, sur le gazon près des azalées, pour qu'il meure une deuxième fois. C'était aveuglant le pourrissement du poisson-soleil et de sa chair chaude et grillée, résorbée par le néant. Je crois, et c'est la même chose que cela ne soit pas vrai, que le palmier du jardin a un jour pris feu.
Mon grand-père se nourrit en cavale de grenouilles. J'associais le cru au vivant. La légion d'honneur poinçonnée sur le col de sa veste encombrait moins mon imagination. Ce que l'on ne mangeait pas le midi revenait le soir sur la table. La faim avait ce goût-là sans ornement. Sur les marches de la cuisine à l’arrière du jardin, il déposait des mets cornés au fond d'une boîte à fromage, jusqu'à ce que le rouge-gorge ne revienne plus. Comme mon grand-père, je jetais dans ma soupe d'équitables morceaux de pain.
Il édita un recueil de poésies du nom de sa maîtresse. Les lettres que lui adressa Natacha commençaient par Mon bébé amoureux ou Mon grand bébé amoureux. Sur le papier recyclé qui les protège, les livres sont annotés du titre et, sur la première page, d’un B. charnu suivi de Dupuy, le tout ascendant et les lettres restées verticales.
Dans l'angle de la salle de bain, l’armoire contenait une quantité bizarre de savonnettes publicitaires dont j’affectionnais la variété et la petite taille. Le miroir fut renouvelé par un autre plus performant. La fabrication en trois parties permettait que l'on s'y voie provisoirement de face comme de profil. L’escalier harponné de bambou se jetait dans le passage de la cuisine au garage. Une toile de jouy garnissait le lit, le paravent et les murs de la chambre mansardée, vestibule du grenier. Le buffet du séjour forçait mon observation. Ses poignées molles et tranquilles, ouvragées par le contentement végétal d'un motif orphelin, pendaient au-dessus des deux grands médaillons vides et lacrymaux du placard inférieur. L'un de ses tiroirs que j'attribuais à ma grand-mère recevait un nombre inadéquat de paires de ciseaux ramassées dans de petits contenants de
récupération. Sur son plateau, à hauteur de taille, une fanfaronnade en verre explorait l'occurrence visqueuse de l'ancêtre du vide-poche dans lequel le plus pharaonique des bouquets aurait eu figure de gisant. Le manche acidulé des fourchettes à desserts imite quelque chose de faux.
Ma grand-mère dont la principale occupation fut de croire en Dieu, arrêta de préparer son dessert aux biscuits secs, gorgés à cette occasion de café noir, et entre lesquels coagulait l'épaisse neutralité d'une texture sucrée. Au fil du temps, elle lesta son régime quotidien des saveurs violentes et denrées colorées.
Avant de se rendre à la messe, elle honorait son visage d'un tendre rougissement que venait recueillir en poudre parfumée la pâleur de ses joues. Son verre d'eau teinté de vin avait la transparence d'un culte inassouvi. Elle empruntait à vélo et deux à trois fois par jour le chemin de l'église. Je haïssais la prière qu'elle roulait entre ses doigts avant de manger.
Cet être particulièrement absent se traduisait en peu de tâches. Elle avait pour les chats un mépris quelconque et pour les fleurs une vertu. Ses yeux bleus ; deux grands psaumes scellés."
                         
                                                                           Cécile Noguès, texte in extenso de la video Mot à mot